Jeudi 27 novembre 4 27 /11 /Nov 18:37

 

 

 


Mouna-Aguigui
envoyé par Michel84

 

      Nous avons rencontré Mouna au début des années 8O sur une route de France lors d'une marche contestataire contre l'énergie nucléaire et qui partait de Malville dans l'Isère, le lieu même de la centrale surgénératrice Super Phénix, aujourd'hui en inactivité, pour aboutir à Paris, place de la Nation.

Né le 1er octobre 1911 selon sa propre auto-biographie, Il devait avoir à l'époque tout juste 70 ans, et nous nous souvenons que, malgré cet âge déjà "avancé", il pétait la forme, comme on dit ; il trépignait même, s'enflammait instantanément lorsque certains affichaient leurs contradictions. Il était certes agressif, parfois coléreux, mais jamais méchant et pas rancunier pour un sou. Il sortait juste d'un débat improvisé avec Brice Lalonde lorsque nous l'avons croisé, le même Brice Lalonde qui fonda dix ans plus tard le mouvement Génération Ecologie avec notamment Jean Louis Borloo, Haroun Tazieff et Noël Mamère entre autre.(1)

   Nous avons tout de suite été séduits et interloqués par ce personnage extravagant. Lors de notre première rencontre, il venait de s'engueuler avec un groupe de gauchisants sympa tout en abrégeant la conversation en mettant ses chaussures à l'envers : la chaussure gauche à droite et réciproquement, afin de stigmatiser les absurdités et incohérences de nos contemporains. Il était affublé d'une veste simple, chemise à carreau et pantalon de velours, mais surtout, il était coiffé d'un chapeau feutre usé sur lequel il avait accroché plein de pin's et de badges, ce qui était la mode à l'époque. Sur sa veste, il avait également accroché quatre épingles de nourrice, ce qui l'autorisait à dire qu' "il était tiré à quatre épingles". En outre, il ne se séparait jamais de son vieux vélo toujours prêt à rendre l'âme et sur lequel il avait fixé une grosse corne à poire qui faisait pouet-pouet et avec laquelle il rameutait la foule éparse.

    Nous le retrouvâmes un ou deux ans plus tard sur la place beaubourg où il haranguait les badauds debout sur une énorme structure métallique. C''est l'époque où François Mitterrand gagna les élections présidentielles, ce qui provoqua aussitôt un soulèvement de joie dans les rues de Paris, beaucoup plus intense que celui qui suivit la victoire de l'équipe de France de football lors de la coupe du Monde en 1998, mais certainement comparable à celui qu'ont du vivre récemment les américains  lors de la victoire de Barak Obama.


   Mouna était très bien toléré par les nombreux saltimbanques qui se produisaient alors sur le terre plein du centre Pompidou (John, surnommé "l'Indien", Claude Reboul avec son limonaire, John Guèse qui incitait les gens à faire du théâtre à même le pavé, Patrick le guitariste : feutre vissé sur la tête, son instrument en bandoulière, et bien d'autres encore.)

Beaubourg était également à cette époque le haut-lieu informel des discussions-prises de bec et autres apartés philosophico-politiques. Nous nous souvenons avoir eu parfois sur cette place mythique des échanges extraordinaires, magiques et révélateurs avec des personnes qui venaient d'on ne sait où, et parfois des touristes de pays lointains ; échanges qui se prolongeaient souvent jusqu'à trois heures du matin, qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il vente d'ailleurs. Mais la plupart du temps, il faut avouer que nous nous réfugions dans un petit rade de la rue Saint Merri, près de l'église du même nom mais qui n'existe plus aujoourd'hui. C'était une époque où il y avait encore une certaine légèreté où les gens avaient encore une certaine ouverture d'esprit et même une ouverture tout court, conviviale. Aujourd'hui, Beaubourg est devenue une place froide où l'on ne sent plus tellement de rester, comme quoi "les meilleures choses ont une fin".

 

Mouna y faisait très régulièrement son speach, quant il n'avait pas une obligation officielle,un speach d'une durée variable selon son humeur et l'intérêt des spectateurs, puis il vendait son journal le "Mouna Frères" dont les exemplaires remplissaient sa sacoche de vélo.

 

   


   Il avait parfois des moments d'inspiration, des moments où il "décrochait", et exprimait alors des choses plus ou moins profondes et émouvantes, mais la plupart du temps il nous faisait rire à gorge déployée. A la fin de son discours improvisé sans notes, ormis sa fameuse revue de presse irrésistible, il sortait de sa poche un sac en papier kraft dans lequel il y avait des graines achetée le matin même quai de la Mégisserie et qu'il nous jetait dessus tout en disant : "Prenez-en de la graine". C'était les pigeons les plus heureux, eux qui avaient flairé le coups depuis bien longtemps. 

   Mouna avait une intelligence simple et pratique, parfois bornée et obtus mais il était d'une nature généreuse et sobre. Sans grande "envergure" médiatique, il avait pourtant rencontré ou correspondu avec certains des personnages les plus illustres de ce monde, Salvador Dali et Einstein notamment, des hommes politiques aussi, comme Jack Lang qui le décora d'ailleurs  au titre de "Chevalier des Arts et des Lettres !"

 

Le Matin. 06/04/1984

 

Tout le monde connaissait Mouna, que ce soit les journalistes du Monde, de l'AFP, quelques-un de"Libé" et de Charlie-Hebdo (Cavanna, Cabu), les universitaires de la Sorbonne près de laquelle il venait faire son show, tout en rappelant qu'il était présent sur les lieux en mai 68, en passant par les traders de la Bourse devant laquelle il se produisait parfois, quant ce n'était pas quelques acteurs du show-bizz. On le voyait également partout : à Montmartre, arpentant la rue Mouffetard, dans le jardin du Luxembourg, ce qui lui valut d'être arrêté par la police, de même qu'aux festivals de Cannes et d'Avignon, tout comme au Printemps de Bourges ainsi qu'à la fête de la musique. Mouna connaissait également tout le monde ! On s'en rendait bien vite compte lorsqu'on le côtoyait, car il ne se passait pas cinq minutes sans que quelqu'un vienne le saluer avec une chaude poignée de main tout en lui racontant une anecdote. Grâce à Mouna, nous avons rencontré certaines personnalités du monde universitaire et du monde de la chanson. 

D'ailleurs ami de Graeme Allwright (2), auteur de "Jolie Bouteille, sacrée bouteille", et de Dick Annegarn (3), il improvisait, avec leur gracieuse participation et quelques bouts de ficelles de mini-concerts privés dans quelques salles impersonnelles des MJC de quartier, où ses proches étaient invités. Nous avions alors la primeur de quelques chansons connues, à la suite de quoi nous partagions un repas correct. A la fin, nous avions droit à un discours plus ou moins véhément de sa part puis d'une chanson qu'il interprétait en s'accompagnant de son fameux orgue de barbarie, afin de "dénoncer la barbarie dans le monde", disait-il.

 

Photo : Daniel Dubois

 

  

Une année, il s'était présenté aux élections municipales dans le 5° arrondissement de Paris, fief de Jean Tibéri. Un souvenir mémorable ! Car nous l'avions aidé plusieurs jours durant à distribuer des tracts dans les commerces environnants ou à les coincer sous les essuie-glace des nombreuses voitures garées sur la place du Panthéon.

 

 

 

 

Mouna était d'une générosité sans pareille ; il avait un "bon fond", comme disait la génération d'hier. Nous nous rappelons encore d'un hiver où nous avions tellement froid qu'il nous avait prêté un pardessus, que nous n'avions d'ailleurs point gardé longtemps à cause de son aspect vieillot et de sa couleur noire..Mais le geste nous avait autrement touché.

Mouna était comme cela , "ric-rac" au niveau des sous, il aurait pourtant donné sa chemise à un quidam de passage. Le prêt du pardessus fut l'occasion de lui rendre visite à son appartement près de la place Pigalle, un refuge de 25 mètres carrés dans lequel il y avait un capharnaüm indescriptible mais tout de même propre. Son vélo dont il ne se séparait jamais trônait d'ailleurs dans l'unique pièce ; il le montait pour ne pas se le faire voler dans la rue. Il y avait ici et là des 78 tours, une pile de Mouna Frères, de nombreux livres et documents, dédicaces, photos, posters, etc. On aurait dit l'antre d'un vieux bouquiniste.

   Un jour, nous sommes allé le voir à l'Hotel-Dieu, à reculons, car nous n'avons jamais aimé l'ambiance et l'atmosphère des hôpitaux. Toujours alerte malgré ses 77 ans et vindicatif après une lecture rapide du "pourrisien !", du "Pourri-match !" et de "fric soir", il venait pourtant de se faire opérer de la prostate ; il plaisantait même, tout en nous montrant sans pudeur le tuyau en plastique qui lui rentrait dans le sexe...

A notre connaissance et depuis la période où nous l'avons découvert, Mouna n'a jamais succombé à la dépression ou au désespoir. Il avait en lui une force qui l'obligeait tous les matins à enfourcher son vélo, à parcourir de nombreux kilomètres afin d'assurer sa représentation quotidienne. Sans doute que parfois il était fatigué, mais il ne s'est jamais plaint de quoi que ce soit.


  Mouna est mort le 8 mai 1999 (4), en pleine période florissante de la nature. Quelle tristesse de mourir en cette saison ! Mais on ne choisit pas son heure, cependant. Il fut incinéré quelque temps après au cimetière du Père Lachaise. La cérémonie fut, selon certains témoignages, une belle petite fête à la fois gaie et émouvante. Quand nous apprîmes sa mort, nous ne pûmes évidemment retenir nos larmes...S'il avait pu parler à ce moment-là, il aurait certainement paraphrasé Pierre Dac ou Alphonse Allais (nous ne nous souvenons plus) en disant que "La mort est un manque de savoir-vivre !"

Mouna restera certainement dans le coeur de nombreuses personnes comme un icône inclassable de la contre-culture, et pendant de nombreuses années encore, car durant son existence, il a "touché" les gens, certes là où ça faisait parfois mal, mais jamais avec méchanceté, jamais avec un prosélytisme forcé mais avec un "Humanisme" comme on n'en retrouve plus de nos jours. En témoignent les nombreux articles qui lui ont été consacrés, les ouvrages, les vidéos ainsi que les blogs en vogue à l'heure actuelle...

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Mouna était sans conteste un personnage iconoclaste. L'iconoclaste (de Icône), au Moyen-Âge, était celui qui détruisait les images saintes, qui était contre les traditions.

(http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/iconoclaste/)

En son temps, Mouna s'évertuait donc à renverser les idoles, de même qu'il était contre la "traditions", pris dans son sens usuel, c'est-à-dire l'ordre établi, la "Pensée Unique" (Jean-François Kahn) ou encore les routines de l'existence.

Chaque pays doit (ou devrait) avoir son iconoclaste. C'est notamment le cas pour la Nouvelle Zélande en la personne du Wisard (le Magicien), un être hors-normes, que le touriste peut croiser aisément au pieds des marches de l'église de Christchurch.

http://wizard.gen.nz/


Jacques

eden_mind@yahoo.fr

 

 

Journal du Dimanche 09/05/99

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie

- Mouna "aguigui". "Editas". Joseph Morder, Yves Peseta, Yves Monin, Martine Aubin, O.de       Rudder. Editions Seves. Juillet 1979.

- Aguigui Mouna. Gueule ou crève. Anne Gallois. Dossiers d'Aquitaine. 2004

Aguigui Mouna : l'homme interieur ou le sage des temps modernes. Jacques Danois. Dossiers d'Aquitaine. Bordeaux 1999 

Articles

Du Monde : 

Les manifestations étudiantes à Paris et en province " Vade retro Jospinas !. 21/03/92

"Mouna Aguigui. 11/05/99 ;

Cadavre exquis. 12/05/99. Bertrand-Poirot-Delpech, de l'Académie Française ;

Mort de Mouna.01/0100. Alain Beuve-Mery.

Du Figaro :

-Mort d'un poète anarcho-cyclodidacte. Rodolphe Geisler. 10/05/99

-Hommage à Mouna Aguigui. 18/05/99

-Mouna s'en est allé. 19/05/99

-La bibliothèque politique. 18/04/2007

Internet

Site Wikipédia

http://fr.wikipedia.org/wiki/Aguigui_Mouna

-Blogs

http://nepalididi.skyrock.com/2064437318-Aguigui-mOuna-car-persOnne-n-en-parle-plus-Ou-si-peu.html

http://cahiers.egotistes.over-blog.com/article-1154433.html

http://www.linternaute.com/actualite/insolite/07/candidats-fous/1-aguigui-mouna.shtml

Jean-Pierre Jeannin

http://jeanpierrejeannin.spaces.live.com/blog/cns!C4B692248CEBDE4D!6386.entry

Didier Mauro

http://didiermauro.blogspot.com/

(1)

(2)

Audio


Vidéos

Archives de l'INA

http://www.ina.fr/archivespourtous/?full=mouna&action=ft&x=14&y=13

Sur Dailymotion

http://www.dailymotion.com/relevance/search/Aguigui%2BMouna/video/x5ruzz_mounaaguigui_webcam

Note : Retrouvez les articles de presse recopiés dans les pages annexes

 

Films

- André Dupont Aguigui Mouna. Documentaire de Bernard Bessat. 1989.

Vidéo visible au Forum des Images à Paris

http://www.forumdesimages.fr/cgi-bin/rdoc/find?CritA=Bernard+BAISSAT&aur_offset_rec=1


 

 

  Contact : thomasjacques12@yahoo.fr

 


 

 

 

 

 

 

Par Edenlife - Publié dans : Actualité
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