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Portrait




La métamorphose

de Monsieur Dupont


Comment André Dupont, patron de restaurant,

est devenu Mouna, amuseur public malgré lui

et philosophe des rues et des places.



Inusable Mouna, inévitable Mouna, sempiternel Mouna...Ces adjectifs ont le don de hérisser le célèbre Aguigui Mouna ; s'il lit son nom dans les journaux, c'est pour le trouver accolé à des qualificatifs lui attribuant avant tout le mérite de la durée. "Ils parleront de moi quand je serai crevé", fulmine-t-il. Car, depuis trente ans qu'il a endossé sa défroque d'amuseur public, Mouna a du mal à se faire prendre au sérieux.

De Beaubourg au quartier Latin, d'Avignon à la Côte d'Azur, de Strasbourg à Bourges...impossible de ne pas avoir croisé le petit homme : barbe tirebouchonnée, sourire édenté, regard de myope, feutre noir et costume usagé, truffé de badges, vélo fatigué...Enlevez à Mouna son bagout, ce pétillement qui n'est plus de son âge, et ils se fond dans la foule comme un petit vieux fragile et miséreux. Un petit vieux nommé Dupont. Car Mouna s'appelle Dupont. "Moi, je crois aux symboles", dit-il. On y croirait à moins.

Que serait André Dupont s'il n'était devenu Aguigui Mouna ? "Un vieux con", répond-il. "Je suis né le 1er octobre 1911, à Methet, près d'Annecy, de parents petits, vraiment tout petits cultivateurs. J'ai perdu mon père quand j'avais sept ans. Un matin, j'avais neuf ans, ma tante m'a réveillé en m'annonçant : ta mère est morte ; ça fait un drôle d'effet ! Avec mon frère, on est allé vivre chez elle...On m'a volé mon enfance et mon adolescence; à huit ans, j'allais glaner, j'arrachais les pommes de terre...j'ai commencé à travailler après le certificat d'études"

A treize ans, André Dupont entre à la chocolaterie d'Annecy : "J'ouvrais déjà ma gueule, et j'ai été viré" ; il rempile dans une épicerie : "je livrais des pots de miel ; j'en ai mangé la moitié d'un, on m'a viré". Il est embauché dans une fabrique de bijoux : "Un truc dingue, comme dans les Ruskoffs de Cavanna, je faisais mille pièces à l'heure". A seize ans, il s'engage dans la marine : "J'ai bien fait, ça m'a fortifié". Cinq ans et demi radio-télégraphiste : "J'ouvrais trop ma gueule, j'ai été cassé".

Partout où il passe, il ne peut s'empêcher "de crier contre les injustices. Débarqué d'un pétrolier à Marseille, en 1933, il connaît la misère et la faim, et ce souvenir le hante encore aujourd'hui : "Je ne peux pas supporter de voir les gens malheureux." Il débute alors dans le métier qui sera le sien pendant dix ans : garçon de café, avec des intermèdes comme valet de chambre et commis de restaurant. Sous-payé, travaillant quinze heures par jour, il connaît toutes les galères. "Moi, c'est le rugby qui m'a sauvé; je jouais dans l'équipe de Paris-XIII, j'en voulais, j'étais comme un fauve, mais comme j'ouvrais ma gueule, il m'ont encore viré!"


Dans l'angoisse


En 1939, André Dupont rencontre sa future femme. Le mariage tiendra quinze ans. Un jour, nouveau coup dur, il voit son épouse dans un café en compagnie des Allemands : "ça fait un drôle d'effet !" En 1943, pour la première fois, il s'&établit à son compte.. Son bistrot sera fermé trois mois parce que M. Dupont refuse de collaborer gentiment.

A la libération, André Dupont rencontre celle qui sera sa compagne pendant sept ans. "C'est elle qui m'a ouvert les yeux, sans elle je ne serais pas devenu aguiguiste." Il adhère au parti communiste, suit les cours du soir de l'Université nouvelle dispensés par Roger Garaudy et Henri Wallon. Il commence "à se cultiver", lit le Capital. C'est un militant exemplaire ; il est secrétaire de la cellule d'Antibes où il a ouvert un restaurant avec sa nouvelle femme. Un jour, il aune vive discussion avec elle ; le fait est rapporté aux camarades, qui somment Dupont de venir s'expliquer. Il refuse et est exclu du parti.

Aujourd'hui, il reconnaît : "Le P.C m'a déniaisé. J'ai appris à m'exprimer dans les réunions de cellule. Quand je suis parti, ils m'ont dit : celui-là on l'a loupé. Et finalement, ça m'a sauvé." Suit une "petite crise de mysticisme" qui ne durera pas. Mais l'enseignement de Gandhi le marque à jamais.

En 1951, André Dupont a quarante ans. C'est un commerçant "classique et sérieux", mais tourmenté. Ne croyant plus ni en Dieu ni au parti, il tombe dans l'angoisse. "Je me vois toujours. J'étais dans mon petit restaurant tout seul, en plein hiver, en train de cogiter. En face il y avait les pompes funèbres ! Je pensais à la vie, à la mort. Matériellement, j'étais heureux. Dix ans avant je faisais le garçon de café, et maintenant j'avais des employés. Mais j'étais mal dans ma peau. Il y avait la guerre d'Indochine, j'avais vécu celle de 39, Hiroshima m'avait marqué. Je me disais : mais qu'est-ce qui m'arrive ? Et puis, tout d'un coup, j'ai dit : non ! ça a éclaté...et c'est là que j'ai pensé : on dit agogo et agaga, pourquoi pas aguigui ? Tiens, c'est marrant...et mouna a suivi...c'est inexplicable. On m'a dit que j'avais fait de la perception directe."


Sur le sac


Mouna est né. M. Dupont accueille désormais ses clients en tapant deux fois sur ce crâne d'où jaillit la lumière ; "mouna, mouna", dit-il en guise de bonjour ; le  nom lui restera. Il n'a plus qu'à suivre la voie que sans le savoir il s'est ouverte. A l'époque, il ignore, bien sûr, qu'il deviendra ce saltimbanque-philosophe-bouffon-orateur unique en son genre. Il se métamorphose doucement et... bizarrement.

Il barbouille les murs de son restaurant de formules qui feront sa célébrité : "Tout est bien ici-bas avec la tête en bas"...; il peint sur le plafond un soldat crachant le feu, une fleur à la main ; il se promène dans la rue en kimono...Même Jacques Prévert, venu dîner un soir dans son établissement, ne comprend pas : "Qui c'est ce con qui a écrit ça ?", demande-t-il.

Un matin, M. Dupont grimpe dans un platane, y reste seize heures "pour prouver que l'homme ne descend pas du singe mais de l'arbre". Il est le seul à trouver un sens à ses actions spectaculaires : "C'était pour le gag mais aussi pour m'éprouver." Sans le savoir, il fait du surréalisme et mai 68 avant tout le monde.

Arrive ce qui devait arriver. Les clients désertent le restaurant Dupont, car le patron pense désormais davantage à faire l'amuseur qu'à les nourrir. Mouna monte à Paris, y ouvre sa dernière affaire, qui sera l'ancêtre des cafés-théâtres. C'est la fête tous les soirs, musiciens et chanteurs se succèdent, et Mouna a même droit à un article dans le Monde. Parfois, il ferme la porte et, coiffé d'un képi, se rend à Saint germain-des-Prés "pour gueuler contre Dien Bien Phu". A cette époque, il fait Paris-Golfe-Juan sur un vélo aux rayons décentrés pour montrer que le monde ne tourne pas rond.

Arrive encore ce qui devait arriver. Mouna fait faillite. Il n'a plus de femme, plus de travail et, en 1955, se retrouve "sur le sac" : "Je n'ai pas voulu recommencer à faire le garçon, j'ai pas voulu voler ni escroquer, j'ai pas voulu me suicider ni devenir clochard, j'ai voulu faire ce que je fais : saltimbanque." Il ignore encore où il va mais, pour ne pas crever de faim, se résigne à faire la manche, aidé par un orgue de barbarie acheté à crédit chez Alain Vian, le frère de Boris.


Sur cartes postales


Mouna joue, chante et commence à parler. De la paix, de la guerre, de la bombe. "Pas pour m'exhiber, pour gueuler." Il parachève son image, et sillonne la France à vélo pour y prêcher par le rire, le bonheur et la paix. Régulièrement, la police l'embarque ou le fait descendre des monuments publiques ou des statues qui lui servent de tribune. Cinq fois, il passe en correctionnelle pour outrage à agents. "A l'époque j'étais très agressif", s'excuse-t-il.

Trois fois, il évite de peu l'internement.

Peu à peu, il trouve sa voie, est de toutes les manifestations antiracistes, antimilitaristes, antinucléaires, pacifistes, écologistes...

En 1961, Mouna prend la route de l'Inde ; il veut, chemin faisant, recueillir des signatures contre les essais nucléaires. Il sera bloqué à Amman, en Jordanie.

Aujourd'hui, devenu malgré lui une figure du folklore parisien, Mouna est immortalisé sur cartes postales. On ne le prend plus pour un fou. Un rigolo ou un farfelu, sans plus. Jack Lang, qui l'écoutait jadis parler au quartier Latin, assure-t-il, l'an nommé "chevalier dans l'ordre des Arts et des Lettres" : "Pour les titres éminents que vous vous êtes acquis dans le domaine de la culture" ; il reçoit des cartons le conviant à des manifestations mondaines ; il va parler, à leur demande, devant les élèves des Travaux publics, de Science-Po ou de Polytechnique, et n'en revient pas : "Moi qui ait mon certificat d'études, je parle devant des diplômés, des agrégés, les cadres de demain."

Il est stupéfait du pouvoir de sa parole : "C'est en parlant qu'on devient haut-parleur!". Chaque jour depuis trente ans, et avec une obstination peu commune, il descend dans la rue pour parler.

La reconnaissance dont on le gratifie ne suffit pas à Mouna. Il ne cherche pas la gloire "porte ouverte sur le désert", mais voudrait que l'on sache enfin qui il est. "J'en ai marre, soupire-t-il, de traîner cette étiquette de gugusse." Il sait bien qu'il y a fortement contribué : " Mon allure me nuit, mais tant pis. Avant je m'adaptais à la société, maintenant c'est elle qui doit s'habituer à moi."

Mouna refuse toute étiquette, même celle d' "anar" : "Moi je suis un asocial organisé." La comparaison souvent établie avec Ferdinand Lop, autre figure extravagante du quartier Latin, familière aux étudiants de l'après-guerre, provoque sa réaction indignée :" Il n'avait pas d'idée directrice, c'était le gagman involontaire, ça n'a rien à voir avec moi."

Pourquoi vouloir lui dénicher des maîtres ou des modèles ? "Je me suis construit tout seul ; j'ai fait une synthèse de tout ce que j'ai lu, observé...A ma manière, je suis un existentialiste."

Son souci n'est pas de se prendre au sérieux mais de prouver qu'il l'est. Il conserve cmme des reliques les missives des sympathisants, les coupures de journaux le concernant et surtout une lettre d'Albert Einstein à qui il avait demandé d'être président d'honneur du Club des aguiguistes, "association ayant pour but de réaliser tout projet susceptible d'apporter la joie, la gaieté, l'optimisme..."

Avant de répondre, le savant se renseigna auprès d'amis française : "Qui sont les aguiguistes ?" Ils consultèrent le dictionnaire en vain...Einstein, pourtant, accepta en ces termes : "Il y a, il est vrai, des académies et des institutions de ce genre extrêmement méritantes, mais le désir de la vérité n'y est pas aussi pur que ça..." Et Einstein terminait sur cette phrase : "N'hésitez pas à accrocher mon portrait qui du reste illustre bien mes convictions politiques." C'était en 1953. Mouna s'empressa d'afficher dans son restaurant parisien la célèbre photo de "celui qui tire la langue au monde".


Porte-parole


"J'ai fait une mutation, voilà. J'ai bouquiné : l'Eloge de la folie d'Erasme, Socrate, Platon, Diogène, Spinoza, dont je me sens un peu disciple...Et j'ai fait une synthèse. Un truc qui m'appartient à moi. Comme l'écrivait si bien Krishnamurti : "Devenez votre propre chef, je ne veux pas faire de prosélytisme, je ne veux pas d'adeptes."

"Je ne peux pas me comparer à des gens illustres qui s'appellent Martin Luther King, Gandhi... Je ne vais pas jusque-là, mais je crois que chaque individu a une infime parcelle d'autorité qu'il peut communiquer aux autres. Je veux qu'il reste quelque chose de moi...C'est de la prétention...Il faut mettre son grain de sel. J'ai soixante-douze ans et demi ; demain je serai sous terre, mais j'aurai réalisé ma vie."

"Parfois je me pose des questions : de quel droit tu vas haranguer les gens ? Et puis je me dis : pourquoi les autres et pourquoi pas moi ? Je sais qu'il y a des gens qui m'attendent, qui veulent m'écouter. Ils ne peuvent pas parler, et je suis leur porte-parole."

"Je veux que l'on garde de moi l'image d'un homme qui prêchait le bonheur. Je me sens une sorte de Don Quichotte, de saint-bernard. J'ai envie de sauver les gens. Tous les zonards de Paris me connaissent, et je sais qu'ils m'aiment. Je pratique l'Evangile en quelque sorte. Avant j'étais indifférent, le parfait égoïste, et je me suis ouvert à la vie, aux gens, en observant, en regardant, en lisant...C'est un choix inconscient. Je le dis souvent : je suis un cosmonaute du subconscient. L'aguiguisme a été une renaissance."

Mouna vit, seul, dans un meublé exigu, fidèle à ses principes, "ni exploiteur ni exploité". LEs 2200 F mensuels du minimum vieillesse ajoutés à la vente quotidienne de quelques Mouna Frères, son journal, suffisent largement à ses besoins, et il se déleste encore chaque mois de 100 francs au profit d'un enfant libanais qu'il parraine, quand il ne donne pas son obole pour telle ou telle cause.

S'il ne parle pas, s'il ne court pas après une manifestation, un meeting...Mouna lit, "dévore pour rattraper le temps perdu". "La seule chose que j'ai raté, c'est mon instruction, affirme ce "cyclodidacte", je sais que mon vocabulaire et mon argumentation sont trop simplistes et élémentaires."

Et rien ne suscite davantage sa fierté que cette réflexion d'un professeur du lycée Janson-de-Sailly à ses élèves : "A Beaubourg, il y a une espèce de Diogène. Il s'appelle Mouna."


Anne Gallois





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