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Le Parisien 05/03/93

Portrait de campagne

Les jardins secrets du candidat Mouna


 André Dupont, davantage connu des Parisiens sous le nom de Mouna Aguigui, est candidat aux élections législatives dans la deuxième circonscription (V° et VI° arrondissements). Portrait d'un rebelle toujours vert qui ne se prend pas au sérieux.


 Mouna, celui que la presse a surnommé "le prophète du quartier Latin", vit à Pigalle : il n'a jamais eu les moyens d'habiter dans le 5° arrondissement ! Il peut tout juste, grâce à l'allocation logement, vivre dans une pièce, boulevard de Clichy. Son "antre", comme il dit. En fait, un petit "musée Mouna", avec "le vélo de Mouna", "la casquette de Mouna" (parsemée de badges), les photos de Mouna, les affiches des causes soutenues par Mouna sur les murs, les livres qu'a lu Mouna un peu partout, des coupures de presse traînant par terre, des vieux numéros du "Mouna Frères", journal dont notre homme est le modeste directeur de publication depuis 1963...bref, le fouillis est indescriptible.

"C'est un peu la bohème ici, s'excuse le locataire. J'aurai pu demander à Tibéri un studio, mais je ne suis pas à vendre. Tu me vois avec une carte du R.P.R ?" Mouna a toujours le mot pour rire. Il n'a pas toujours été comme ça. A vingt ans, Mouna lisait à la fois "Gringoire", journal d'extrême-droite, et "Ce Soir", d'obédience communiste. "Tu te rends compte ? Je comprenais rien, je ne savais pas analyser !" Mouna, à plus de quatre-vingts ans, n'en revient pas de l'ignorance crasse de son jeune âge. "J'étais beau garçon, mais je n'avais aucune culture..."

  Enfant de la campagne, issu d'un milieu modeste, orphelin à 9 ans, André Dupont est entré à l'usine à treize ans, s'est engagé dans la marine à seize ans puis, à vingt et un ans, a tentamé une carrière de commis, valet de chambre, serveur dans les restaurants et grands hotels, sur le côte d'Azur puis, à partir de 1935, dans la capitale. Aucun employeur n'a résisté au phénomène, tous ont fini par le virer. Mobilisé en 1939, il est envoyé sur le front. André Dupont n'est pas encore Mouna, donc pas encore anti-militariste.

 "Aujourd'hui, je déserterais", assure-t-il. Devenu gérant de restaurant dans les années 40, il adhère au Parti Communiste le 25 août 44, outré qu'il n'y ait aucun drapeau soviétique dans Paris libéré...mais en sera exclu en 1951, après une engueulade.

  La transformation d'André Dupont, "restaurateur conformiste", en Mouna Aguigui, "trublion à l'âme saltimba nque" seslon ses biographes, s'est produite au début des années 50, après quelques rencontres, une faillite, des lectures engagées et autres cours du soir instructifs. Aujourd'hui, pour la dixième fois environ, Mouna est candidat à des élections. Avec pour seul programme l'interdiction des voitures dans Paris, remplacées par les vélos et taxis collectifs. "J'ai vu ça à Beyrouth". Et une idéologie, l'utopie. Mouna s'accommode mal de l'étiquette "Divers écologiste" dont on l'a affublé. Et, rancunier, en veut un peu aux écolos : "En 1980, ils ne m'ont pas accepté sur leur liste pour les Européennes, même dernier, parce que j'étais trop folklo..."

 Mouna a comme l'impression que les hommes politiques le prennent à la légère : "Pour eux, je suis pas un gugusse, mais presque." Pourtant, mine de rien, sous ses airs d'enfant turbulant à barbe grise, Mouna a acquis une sorte de sérénité : "Je ne fume plus, la sexualité, c'est fini depuis pas mal de temps. Finalement, je suis libre pour m'adresser aux gens..."

Nathalie Segaunes


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